1Du point de vue de la philologie française, Alexander von Humboldt n’est pas un auteur contemporain. Sous sa plume, le français classique, voire le français ancien[1], est un phénomène vivant. L’édition diplomatique du présent texte en rend, certes, parfaitement compte, mais en même temps l’édition critique qui l’accompagne est loin d’être ‘cruellement’ critique et laisse apprécier cette couche quelque peu archaïque (vu la norme déjà bien établie durant la première moitié du XIXe siècle – période à laquelle l’Isle de Cube a vu le jour) dans toute son originalité. Être philologiquement critique, dans le cas de Humboldt, ce n’est pas ‘critiquer’ en appliquant automatiquement la norme contemporaine. Le but est de faciliter la lecture en apposant parfois des rectifications que l’on peut dire ‘critiques’, toutefois en protégeant la couche originale du texte, la rendant un peu plus ‘polie’ mais nettement distinguable.[1] Il ne faut pas le comprendre forcément comme l’ancien français – période du développement de la langue française qui va jusqu’au début du XIVe siècle. Cette appellation de français ancien embrasse aussi le moyen français.

2La langue française que Humboldt manie avec maîtrise reflète une tradition, montre son aspect ancien, historiquement correct, historiquement riche et historiquement libre ; le français de cet Auteur permet de voir plus : la langue en évolution, sans gêne et sans contrainte. Alexander von Humboldt se débarrasse, en effet, de contraintes. Mais ce n’est pas une désinvolture, il s’agit de choix conscients qui se laissent le plus souvent justifier dans la perspective historique : celle du développement ‘naturel’ de la langue. La question essentielle serait celle de savoir comment s’est formé le français écrit de Humboldt, son style autre que tout autre à son époque. Notons que son français prenait forme au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle – période de la jeunesse de l’Auteur et de sa maturité, à laquelle la norme dans la langue française se constituait définitivement, mais de minimes infractions étaient encore possibles et éventuellement permises. De quelles lectures se nourrissait le jeune Alexander von Humboldt, cet auteur allemand et cet auteur français en même temps ? Pourquoi tel français et non pas tel autre s’est-il fait sien ? Quelles éditions avait-il à sa disposition ? et non seulement les éditions imprimées mais aussi les éditions manuscrites ? La réponse à ces questions, qui exigerait des études approfondies, laisserait voir beaucoup et permettrait de comprendre plus.

3Sa langue est une forme, on peut dire une moule, dans laquelle il enchâsse sa pensée. Cette forme doit être respectée, tout comme l’est le contenu, donc le sens et la matière. La forme et le contenu – précieux l’une et l’autre pour des raisons différentes et tout aussi importantes. L’éditeur est parfois embarrassé et hésitant, mais toujours il doit être attentif à ne pas endommager la forme. Le but de cette brève étude est de montrer dans les grandes lignes les traits dominants du français de cet Auteur, d’après l’Isle de Cube, ce qui justifiera en même temps les positions prises lors de l’établissement du texte d’édition.

4Alexander von Humboldt est assez souvent archaïsant, et ceci à des niveaux divers : graphique, phonétique, morphologique, syntaxique.

5On constate donc, d’abord, que certaines habitudes purement graphiques, que l’on voit dans cet écrit, sont celles des auteurs des époques reculées. Ainsi, le défaut de signes diacritiques (general, eloignés, seche, tres inegal, etc. – multiples exemples), ou bien des signes diacritiques employés déjà contrairement à l’usage établi à l’époque de Humboldt, ce qui d’autre part peut être dû à la hâte ou à la mégarde (tout comme le défaut de ponctuation à plusieurs endroits). Mais ici tout ne paraît résulter de la hâte ni de la mégarde, tout n’est pas la désinvolture des auteurs d’autrefois. Signalons un exemple qui semble le montrer bien : c’est le cas de fêves avec accent circonflexe. Or, le Dictionnaire de l’Académie française (4e édition, 1762) relève fêve avec accent circonflexe ; en revanche, dans celui de Jean-François Féraud (1787-1788) apparaît déjà la forme avec accent grave. La graphie humboldtienne se laisse donc justifier, mais dans l’optique historique.

6C’est certainement sous l’influence de l’allemand que l’Auteur emploie fréquemment les majuscules pour les noms communs (Schiste, Nations, Sucre, Tabac, Cacao, etc.). D’autre part, il introduit les minuscules dans le cas des noms de lieu. Or, la manière de noter les noms propres en minuscules est conforme à un usage très ancien. En voici quelques exemples relevés dans le texte en question : etats unis, Buenos ayres, Rio blanco.

7Humboldt note ensemble certains mots, contrairement à l’usage bien établi de son époque, p. ex. apeu près = à peu près, peutêtre = peut-être, envain = en vain, desorte que = de sorte que, dumoins = du moins. Ces graphies adviennent souvent aussi dans le sens inverse : la quelle = laquelle, les quels = lesquels, par ce que = parce que, pour vu que = pourvu que, sur tout = surtout. Perçues dans la perspective historique, elles n’étonnent pas. Ces remarques sont valables aussi pour les noms propres : Bahiahonda = Bahia Honda ou S. Yago = Santiago. Certaines de ces formes composées témoignent d’un sens étymologique de l’Auteur : par ce que, pour vu que, sur tout, etc. Alexander von Humboldt ne fut pas un étymologiste, mais un sens étymologique se laisse voir nettement en lui. Citons encore le cas d’auqu’un = aucun et celui de chaqu’un = chacun. L’emploi de l’apostrophe prouve qu’il pressentait, à l’origine, des formes composées.[2] L’exemple de faubourgs paraît aussi significatif. Mise à part cette graphie-ci, Humboldt se sert également de deux autres graphies : fauxbourgs et faux bourgs (en deux mots). Dans la forme contemporaine, le x s’est perdu[3]. Par l’emploi de x et surtout grâce à la graphie séparée, Humboldt montre la signification originelle de ce mot : littéralement ville fausse, constituée hors de l’enceinte.[2] En effet, aucun provient de *al(i)cunu < aliquem unum et chacun est le résultat de cascunum < quisque unus. [3] Aujourd’hui, le x dans le sg faux est le résultat d’un choix arbitraire, la graphie ancienne et étymologiquement justifiée étant faus.

8L’emploi des abréviations n’a rien d’étonnant, mais il convient de noter que Humboldt met à profit un procédé très ancien, sorti de l’usage à son époque, et présent aussi bien dans les manuscrits médiévaux que dans les imprimés anciens[4], notamment la barre en tant que signe abréviatif qui, posée sur une voyelle, remplace la consonne nasale, p. ex. ī mediatement = i m médiatement. Cependant, sous la plume de Humboldt cette barre se met le plus souvent sur la consonne nasale, p. ex. com̅e, com̅un, s’enflam̅e ou Can̅a. Quand nous avons donc, dans le manuscrit, une barre sur la consonne nasale (n̅, m̅), il s’agit toujours de la réduplication de la nasale et dans l’édition critique le lecteur trouvera un double n ou bien un double m aux endroits concernés. Pour ce qui est du dernier exemple évoqué ici, celui de Can̅a, on serait tenté de transcrire Caña, mais Humboldt met nettement une barre sur le n () ; de plus, il écrit ailleurs Canna in extenso.[4] Il faut penser en premier lieu aux incunables et aux post-incunables, mais le phénomène en question se laisse voir également dans les imprimés postérieurs et que l’on désigne d’une façon générale comme imprimés anciens. À vrai dire, cette appellation peut avoir rapport aux imprimés parus encore au XIXe siècle. Dans cette analyse, la notion d’imprimés anciens concerne, bien sûr, les imprimés que Humboldt pouvait considérer comme anciens.

9À cette occasion il faut noter que la résolution des abréviations humboldtiennes ne peut pas être toujours automatique. Prenons en considération le passage suivant : « l’hist touchante d. Furius Cressimus Plin hist nat lib 18. sect 8 », ce qui doit être développé, bien évidemment, comme « l’histoire touchante de Furius Cressimus – Plinii Historiae naturalis libri 18 », mais comment procéder avec l’abréviation sect ? On serait tenté d’introduire la forme latine, tout comme pour le reste de cette référence, mais en latin classique (le seul que l’on puisse prendre en considération dans le contexte de Pline), la sectio n’a pas de rapport avec la division du texte, c’est la raison pour laquelle la seule solution qui s’impose ici est celle de développer cette abréviation conformément à la forme française, alors section.

10Généralement parlant, les abréviations n’ont jamais été résolues arbitrairement. Pour les développer selon l’intention probable de l’Auteur, il faut prendre en compte les formes notées in extenso et suivre la loi du nombre. Servons-nous de l’exemple d’arobe / arrobe. La forme avec un seul r apparaît six fois dans le manuscrit, et celle avec un double r – douze fois. L’abréviation ar. a donc toujours été résolue comme arrobe, car il est plus probable que telle aurait été l’intention de l’Auteur. Face à l’abréviation hab., nous avons choisi la forme habitans, la seule qui apparaisse dans ce texte in extenso, et nous nous abstenons de corriger en habitants (avec un t), même si habitans doit être considéré comme archaïque et tout en sachant que l’Auteur aurait dû employer habitants conformément à la norme de son époque déjà.

11Notons à l’occasion de ce dernier exemple que nombreuses sont les formes au pluriel, sous la plume de Humboldt, analogues à habitans, qui ne portent pas de t, p. ex. mouvemens pour mouvements, parens pour parents, savans pour savants, enfans pour enfants, existens pour existants. Ces graphies humboldtiennes doivent être considérées comme historiquement correctes et il faut absolument les garder – il n’est pas permis de procéder autrement : on notera que le t entre deux consonnes s’amuit régulièrement en français et les formes en question sont fréquentes encore dans les imprimés anciens[5]. Le t au pluriel est dû à l’analogie aux formes au singulier, soit il est dû à la latinisation.[5] Cf. la note précédente.

12C’est aussi le cas d’autres consonnes qui s’effacent entre deux consonnes dans l’ancienne langue et sous la plume de Humboldt. Prenons en considération le cas de tems = temps, provenant du latin tempus. Après la disparition de u posttonique final, le p vient à se trouver entre deux consonnes et il tombe d’une façon régulière ; on rencontre donc souvent en français ancien la forme tems, pourtant c’est tens qui est plus fréquent, étant donné que le m devant une labiale aboutit régulièrement à n. On voit dans ce texte également longtems.[6] Ces graphies humboldtiennes : tems, longtems, et d’autres sont donc phonétiquement justifiées et présentes autrefois en français ; en revanche, celles qui se sont implantées définitivement dans la langue française et auxquelles nous devrions déjà nous attendre chez cet Auteur sont souvent dues à la latinisation qui a exercé une grande influence sur le français (elle commence à se manifester nettement dès le XIVe siècle).[6] On notera que tems apparaît treize fois dans l’Isle de Cube et longtems – quatre fois, tandis que les formes avec le p n’y ont pas trouvé de place.

13Ici, il faut noter une autre particularité de la langue de Humboldt. Or, très souvent son souci principal est celui de rendre compte de la prononciation, sans qu’il se préoccupe de l’orthographe, tout comme c’était bien le cas des auteurs médiévaux ou des auteurs d’autrefois en général, dont l’activité s’exerçait avant que la norme orthographique s’établisse définitivement en français. Assez fréquemment il recourt à une sorte de transcription phonétique. Il faut absolument garder ces particularités de la langue humboldtienne qui ne sont pas fortuites et constituent la couleur qui lui est propre.

14Alexander von Humboldt utilise indifféremment, tout comme les auteurs français d’autrefois, le c pour le s et inversement, p. ex. dancer au lieu de danser, et nous gardons ce phénomène graphique, d’autant plus que la prononciation ne change pas. On corrige seulement au cas d’une confusion possible, quand on trouve p. ex. ces pour ses (adjectif possessif), ou bien c’est fait au lieu de s’est fait. De la même façon nous conservons le z employé pour le s en position intervocalique, et notons l’exemple de hazard, ou encore le y employé pour le i, p. ex. soyent, baye (petit golfe) = baie, mays = maïs, etc., ainsi que le i au lieu de : oxides = oxydes. Ces graphies doivent être respectées, d’autant plus que la prononciation n’est pas modifiée et surtout qu’elles sont justifiées dans la perspective historique.

15Le français connaît soit le s soit le x comme marque du pluriel, mais sous la plume de Humboldt cet usage est flottant : notons p. ex. la forme lieuex (pour lieues) – la seule à avoir été employée dans ce texte. Il faut toujours garder le x en position finale, là où selon la norme on met le s, et inversement. Il ne s’agit pas seulement d’une particularité des graphies de Humboldt, mais d’un usage très ancien qui fut instable, c’est ce que l’on rencontre largement dans les imprimés anciens et surtout bien avant ceux-ci. Mais il est des cas que l’on doit corriger, p. ex. roux = roues. D’abord, l’introduction de e s’impose comme nécessaire, mais aussi grâce à la substitution de s à x on rend ce mot reconnaissable. De plus, on remarque chez cet Auteur un x au lieu d’un s également au singulier, p. ex. fraix pour frais.

16Humboldt met fréquemment une consonne simple pour une consonne double et à l’inverse, et il s’agit d’un usage très ancien, largement représenté encore dans les imprimés anciens. Non seulement il emploie les consonnes nasales simples au lieu des doubles (imense, imensément, come, comencé, enflamée, comerce, etc.), mais cette remarque vaut aussi pour d’autres consonnes (arangement, soufle, jaret, pourait, fouete, etc.). Les consonnes doubles au lieu des simples adviennent à peu près avec une même fréquence (escallier, caffé, barraques, aurrait, casemattes, etc.). Ces graphies humboldtiennes entraînent parfois un changement dans la prononciation et demandent des rectifications – p. ex. le cas de Missi s ipi.

17Il faut, de plus, constater que Humboldt emploie indifféremment, sans se préoccuper des usages bien établis qui étaient déjà ceux de son époque, en et an pour marquer la nasalisation. Étant donné que dans les deux cas la prononciation reste identifique, on peut respecter les graphies humboldtiennes, tout comme on procède pour ce qui est des exemples évoqués ci-dessus, et ceci au nom de la tradition et de la liberté linguistique qui lui est propre et qui lui est due. C’est une liberté des auteurs d’autrefois qui écrivaient avant que la norme s’implante en français. Le manque d’élision (que il, que en, se établira, le unir, quoique il) – phénomène relativement assez fréquent sous la plume de Humboldt, ou encore les graphies telles que Portuguais = Portugais, Dannemarcq, charactéristique = caractéristique, tout cela ne peut pas être considéré comme erreur et doit être examiné dans l’optique historique.

18 Passons à d’autres cas qui demandent des commentaires un peu plus détaillés du point de vue de la phonétique historique. D’abord, les formes présentes dans le titre du texte : isle et Cube. Or l’isle descend directement d’isla provenant d’insŭla (le n devant s disparaît encore en latin populaire). Le s à l’intérieur d’un mot et devant une consonne s’écrit tout au long du Moyen Âge et il se prononce, d’une façon générale et en simplifiant cette question, jusqu’au XIIe siècle. Il commence à être effacé dans la graphie dès le XVIe siècle, mais on le voit souvent dans les imprimés anciens bien après cette date. Le français en conserve une trace sous la forme d’un accent : aigu, grave ou circonflexe – d’où la forme île. Celle-ci apparaît trois fois sous la plume de Humboldt, tandis que la forme isle se laisse voir à 68 reprises. L’Auteur n’introduit pas d’une façon fortuite le s étymologique, présent dans ce cas particulier et dans des cas semblables au cours des siècles. De telles graphies sont assez fréquentes dans cet écrit (citons encore p. ex. dismes = dîmes). En ce qui concerne la forme Cube, le a posttonique final dans les formes analogues a subi, à l’étape du très vieux français, une évolution phonétique qui a abouti à un e muet. La forme Cube serait certainement présente en français, si Cuba avait suivi une évolution phonétique régulière, mais ce nom apparaît trop tard. On notera que Humboldt préfère Cube (40 emplois dans notre texte), qui est une forme francisée, à Cuba (seulement quatre occurrences).[7] [7] Dans l’Essai politique sur l’Île de Cuba (Humboldt 1826), nous n’avons que la forme officiellement admise en français, mais cette édition a certainement subi des améliorations introduites par des correcteurs.

19 D’une part, Humboldt introduit des formes dues à la latinisation, p. ex. nud = nu ou verd = vert, possibles dans l’ancienne langue mais qui n’ont pas trouvé définitivement de place en français. D’autre part et dans le sens inverse, il efface celles que le français a adoptées en tant que formes irrégulières résultant du phénomène de la latinisation – autrement dit, il reconstitue les formes auxquelles avait abouti l’évolution phonétique régulière et qui avaient réellement existé autrefois dans la langue française, là où celle-ci a finalement préféré les formes latinisées, p. ex. on rencontre chez lui font = fond [8] ou pié = pied [9]. À cette occasion, il faut mettre en évidence un phénomène phonétique très curieux que l’on remarque chez Humboldt, celui de la fausse latinisation dans le cas de j’ai sçu = j’ai su. Autrefois, on croyait que le verbe savoir serait provenu du latin classique scire et non pas du latin populaire *sapēre, d’où l’infinitif sçavoir déjà en français ancien. La forme humboldtienne n’est pas une invention humboldtienne. Il l’a certainement vue dans des éditions anciennes, voire très anciennes.[8] Provenant de l’accusatif fundum, cette forme porte sous la plume de Humboldt un t auquel aboutit régulièrement le d devenu final et se trouvant après une consonne. C’est la forme font (= fond < fundum) qui a été anciennement en usage, mais à l’époque de Humboldt, comme aujourd’hui, seul fond est admis. [9] La forme pié apparaît à plus d’un endroit dans cet écrit. Provenant de l’accusatif pedem, la disparition de d devenu final et après voyelle y est régulière ; pied est dû à la latinisation.

20 Parmi les formes assez intéressantes qui montrent bien cet aspect archaïsant de la langue de Humboldt on peut citer aussi fueilles pour feuilles et aye (subj. 3e pers. sg). Or, fueilles provenant de fŏlĭa reflète une étape de l’évolution de o et on retrouve cette forme encore dans le dictionnaire de Jean Nicot[10]. En ce qui concerne aye, Humboldt emploie cette forme à deux reprises, là où il aurait dû écrire ait. Anciennement, la forme en question a existé pour cette 3e pers. sg du subj. prés.[11] et par le respect de la lettre originale nous la protégeons, même si l’exemple cité par Lanly (cf. la note) vient de loin.[10] Nicot 1606. Au XVIIe siècle, il s’agit purement d’un phénomène graphique, car on ne prononçait plus cette diphtongue, bien évidemment. [11] Cf. Lanly 1977, 46.

21Pour ce qui est des formes verbales, chez cet Auteur on trouve, de plus, des désinences très anciennes de l’imparfait de l’indicatif et du conditionnel : -ois, -oit, -oient, qui sont encore en usage au XIXe siècle, mais il convient de les considérer déjà comme archaïsantes. À cette occasion on peut noter que la désinence -ois (qui aboutit en français irrégulièrement à –ais) apparaît aussi dans le cas des Anglois.

22 Il est possible d’observer ce caractère archaïque de la langue d’Alexander von Humboldt aussi à d’autres niveaux. Regardons de plus près quelques phénomènes.

23Il arrive chez lui que le pronom personnel on soit suivi de la 3e personne du pluriel, p. ex. on les embarquent, ce qui peut étonner, mais c’est un usage très répandu anciennement dont on trouve nombreux exemples. Il s’agit certainement d’un emploi conscient de cet Auteur, inspiré par des éditions anciennes.

24Le genre de certains substantifs est parfois surprenant et fait penser à un état ancien de la langue. Certes, il est des cas où il s’agit des erreurs dues à la hâte, mais il serait risqué de le constater à chaque fois. Notons l’exemple d’une imense espace enflamée où l’espace apparaît au féminin. Ce substantif fonctionne comme masculin et féminin en français ancien[12], et encore Jean Nicot relève le genre féminin, à côté du masculin, pour ce terme, mais depuis la première édition du Dictionnaire de l’Académie française on ne trouve dans les dictionnaires que le masculin.[13] [12] C’est bien le cas de nombreux substantifs dans l’ancienne langue, qui étaient en même temps masculins et féminins. [13] Cf. Nicot 1606 et Dictionnaire 1694. Le manuscrit porte ici : une imense Masse espace enflamée, donc Humboldt corrige Masse en espace, et selon la suggestion d’Ulrike Leitner le féminin est dû à l’emploi antérieur de Masse. Cette remarque paraît bien juste, mais partiellement. Or, même si l’on peut l’admettre pour une imense, l’emploi du participe enflamée, que Humboldt note après avoir écrit espace, incline à penser que son intention était d’introduire espace au féminin.

25L’emploi de la préposition sous la plume de Humboldt peut aussi susciter des doutes, à savoir l’absence de la préposition ou bien une préposition au lieu d’une autre qui est admise communément aujourd’hui et qui l’était déjà à l’époque de cet Auteur. Évoquons quelques exemples. D’abord, il écrit habituellement, selon l’usage courant, près de, mais il a aussi recours à près qqch., sans préposition de, et ceci à six reprises (p. ex. près Bahia Honda) – il s’agit donc d’un emploi conscient, plutôt que d’une erreur due à la hâte. Il faut respecter cette construction, relevée encore dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762).[14] Ailleurs, Humboldt écrit : a promis ne pas porter. Il serait erroné de le considérer comme incorrect, car l’omission de la préposition de après le verbe promettre suivi d’un infinitif est bien possible au XIXe siècle,[15] alors ce n’est pas un archaïsme. De plus, on remarque, à plusieurs endroits, que l’Auteur supprime volontiers la préposition en devant les dates, et déjà dans la première phrase : « Produit de toute l’Isle 1804 … ». Étant donné que l’on a affaire à un style hâtif, celui d’un journal, on ne peut pas le considérer simplement comme une lacune qu’il faut combler. En outre, on trouve chez Humboldt le verbe se fier suivi de la préposition de au lieu de la préposition à (« on se fia beaucoup de ») – c’est un archaïsme qui n’est pas une erreur : il s’agit d’une construction encore en usage au XVIIe et même au XVIIIe siècle.[16] Et finalement, on remarque que Humboldt introduit la préposition de après le verbe inviter : « pour inviter le Gouverneur de l’Isle de Cube de leur prêter … » – emploi possible au XIXe siècle[17], donc là il ne s’agit pas d’un archaïsme. Cet exemple-ci ainsi que celui de promettre cité ci-dessus montrent que tout n’est pas une question d’archaïsme. Il faut aussi prendre en compte les emplois propres au XIXe siècle.[14] Dictionnaire 1762. Voici ce que l’on y lit à propos de la construction en question : « Quoique cette préposition soit régulièrement suivie de la préposition de, cependant il est d’usage de la supprimer dans plusieurs phrases du discours familier. » [15] Cf. le supplément au Dictionnaire de la langue française, Littré 1873-1877. [16] Pour se fier de, v. Nicot 1606, Dictionnaire 1762 et Féraud 1787-1788. [17] Pour inviter de suivi d’un infinitif cf. Littré 1873-1877.

26En éditant Alexander von Humboldt, il serait donc trop facile de considérer nombre de ses graphies, de ses formes et de ses constructions comme erronées. Elles ne le sont pas, dès qu’on les considère dans la perspective historique, et ceci résulte de ce qui précède. Dans le texte d’édition, on peut donc suivre en toute certitude et à juste titre beaucoup de leçons originales de Humboldt qui, à première vue, peuvent paraître erreurs sans que ce soit le cas, mais il faut appliquer l’optique historique, celle de l’évolution du français, de la langue en mouvement. C’est une conclusion à valeur générale, concernant les aspects analysés.

27 Pour ce qui est du côté lexical, on ne relève plutôt pas d’archaïsmes, mais on remarque un autre phénomène. Or, Alexander von Humboldt devient parfois auteur de la langue par le recours aux néologismes. Je tiens à en évoquer deux, choisis parmi ceux que l’on rencontre dans l’Isle de Cube : Caffétier pour caféier et arrégler = régler formé sous l’influence de l’espagnol arreglar. Et ces formes sont à suivre également.

28Certes, on ne peut pas se fier entièrement à la langue de Humboldt. Parfois il convient de procéder aux rectifications, mais seulement là où l’Auteur lui-même l’aurait souhaité, p. ex. au cas où une forme donnée est notée ailleurs correctement. Citons un exemple simple, voire banal, celui de il pour ils employé à quatre reprises dans ce texte. Certes, la 3e pers. plur. de ce pronom, dépourvue de la marque du pluriel, a eu une longue vie en français. Mais dans ce cas-ci, plutôt que d’une forme archaïque il peut s’agir d’une mégarde de l’Auteur, d’une omission inconsciente qui serait susceptible d’entraîner des perturbations inutiles de la lecture. De plus, ailleurs il écrit ils au pluriel. On peut donc considérer cette forme-là comme erronée et il est préférable de rectifier.

29Il faut étudier et connaître la langue humboldtienne pour savoir dans quels cas et comment la corriger éventuellement. Quelquefois on peut en effet parler d’erreurs dues certainement à la hâte ; surtout quand son écrit prend le style d’un journal, certains passages deviennent des notes hâtives. Ceci explique p. ex. les défauts de la ponctuation, la négligence dans l’emploi des signes diacritiques, des omissions ou des mots déformés. Alors, là où l’on a affaire à des formes inhabituelles résultant de la hâte, on procède aux corrections, mais si l’on suppose que l’on est face à des solutions délibérées de l’Auteur ou bien à des habitudes linguistiques qui se laissent justifier dans la perspective historique et qu’il s’est faites siennes, il convient de les accepter. Dans le cas où l’on dispose d’un manuscrit unique (cette situation est la plus difficile en textologie), comme ici, on peut seulement éviter d’établir un texte que l’Auteur n’aurait pas souhaité et ceci exige parfois des corrections de la part des éditeurs. Pourtant, celles-ci sont introduites avec la plus haute précaution.

30Alexander von Humboldt fut un esprit libre et cela se laisse voir aussi dans sa façon d’écrire. Il serait trop facile de juger ses libertés et ses habitudes linguistiques particulières comme erronées. Il n’est pas permis d’admettre que sa connaissance du français était lacunaire, d’autant plus qu’il s’agit de sa langue maternelle, et ceci au sens littéral, donc la langue de sa mère. Il est conscient de ce qu’il fait : dans la plupart des cas, ses choix sont délibérés et se laissent bien justifier.

31C’est toujours avec la plus grande précaution philologique qu’il convient de travailler avec la langue humboldtienne, ce qui permet d’éviter de l’endommager en l’éditant. Cet Auteur archaïse beaucoup et par là il demande une approche historique constante. Grâce à cette optique on peut y voir plus et y voir mieux. Sinon, on risque de le corriger inutilement. Il faut tenir compte du fait que les formes que l’on pourrait considérer comme insolites ou erronées apparaissent plus d’une fois, elles reviennent habituellement avec une fréquence qui interdit d’y voir le hasard. Il faut se pencher sur sa langue et réserver à celle-ci une réflexion profonde. Je réitère la question posée au début de cette brève analyse, sans pouvoir, hélas, fournir pour le moment la réponse qui clarifierait beaucoup. Or, comment s’est formé son style en français ? La question de ses lectures françaises qui y ont contribué et qui en même temps ont constitué ce savant intellectuellement est un sujet de recherches à part. Sa langue possède une forme originale, et le but d’une édition est de donner au lecteur la possibilité de le voir. Dans cette forme il fait couler le sens et la matière. Alors, d’une part la forme, d’autre part le sens et la matière. On respecte et on apprécie les deux sur un pied d’égalité.

Anmerkungen

  • [1] Il ne faut pas le comprendre forcément comme l’ancien français – période du développement de la langue française qui va jusqu’au début du XIVe siècle. Cette appellation de français ancien embrasse aussi le moyen français.
  • [2] En effet, aucun provient de *al(i)cunu < aliquem unum et chacun est le résultat de cascunum < quisque unus.
  • [3] Aujourd’hui, le x dans le sg faux est le résultat d’un choix arbitraire, la graphie ancienne et étymologiquement justifiée étant faus.
  • [4] Il faut penser en premier lieu aux incunables et aux post-incunables, mais le phénomène en question se laisse voir également dans les imprimés postérieurs et que l’on désigne d’une façon générale comme imprimés anciens. À vrai dire, cette appellation peut avoir rapport aux imprimés parus encore au XIXe siècle. Dans cette analyse, la notion d’imprimés anciens concerne, bien sûr, les imprimés que Humboldt pouvait considérer comme anciens.
  • [5] Cf. la note précédente.
  • [6] On notera que tems apparaît treize fois dans l’Isle de Cube et longtems – quatre fois, tandis que les formes avec le p n’y ont pas trouvé de place.
  • [7] Dans l’Essai politique sur l’Île de Cuba (Humboldt 1826), nous n’avons que la forme officiellement admise en français, mais cette édition a certainement subi des améliorations introduites par des correcteurs.
  • [8] Provenant de l’accusatif fundum, cette forme porte sous la plume de Humboldt un t auquel aboutit régulièrement le d devenu final et se trouvant après une consonne. C’est la forme font (= fond < fundum) qui a été anciennement en usage, mais à l’époque de Humboldt, comme aujourd’hui, seul fond est admis.
  • [9] La forme pié apparaît à plus d’un endroit dans cet écrit. Provenant de l’accusatif pedem, la disparition de d devenu final et après voyelle y est régulière ; pied est dû à la latinisation.
  • [10] Nicot 1606. Au XVIIe siècle, il s’agit purement d’un phénomène graphique, car on ne prononçait plus cette diphtongue, bien évidemment.
  • [11] Cf. Lanly 1977, 46.
  • [12] C’est bien le cas de nombreux substantifs dans l’ancienne langue, qui étaient en même temps masculins et féminins.
  • [13] Cf. Nicot 1606 et Dictionnaire 1694. Le manuscrit porte ici : une imense Masse espace enflamée, donc Humboldt corrige Masse en espace, et selon la suggestion d’Ulrike Leitner le féminin est dû à l’emploi antérieur de Masse. Cette remarque paraît bien juste, mais partiellement. Or, même si l’on peut l’admettre pour une imense, l’emploi du participe enflamée, que Humboldt note après avoir écrit espace, incline à penser que son intention était d’introduire espace au féminin.
  • [14] Dictionnaire 1762. Voici ce que l’on y lit à propos de la construction en question : « Quoique cette préposition soit régulièrement suivie de la préposition de, cependant il est d’usage de la supprimer dans plusieurs phrases du discours familier. »
  • [15] Cf. le supplément au Dictionnaire de la langue française, Littré 1873-1877.
  • [16] Pour se fier de, v. Nicot 1606, Dictionnaire 1762 et Féraud 1787-1788.
  • [17] Pour inviter de suivi d’un infinitif cf. Littré 1873-1877.

Zitierhinweis

Tylus, Piotr: Remarques Linguistiques. In: edition humboldt digital, hg. v. Ottmar Ette. Berlin-Brandenburgische Akademie der Wissenschaften, Berlin. Version 2 vom 14.09.2017. URL: http://edition-humboldt.de/v2/H0002926


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Piotr Tylus

Uniwersytet Jagielloński w Krakowie

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Piotr Tylus (1970) ist Professor der Romanistik an der Jagiellonen Universität in Krakau und Leiter der Forschungsgruppe ‘Fibula’. Er ist Autor und Ko-Autor von neun Büchern (u.a. erschienen bei Droz, Harrassowitz und Brepols) sowie zahlreicher Aufsätze. In seiner Forschung arbeitet er vornehmlich in den Bereichen Mediävistik, Sprachgeschichte (Französisch), Textologie, Editionsphilologie und Manuskriptforschung vom Mittelalter bis in die Moderne. Zusammen mit seiner Forschungsgruppe hat er rund 500 romanische Handschriften aus den Beständen der Biblioteka Jagiellońska (Berliner Sammlung, Staatsbibliothek zu Berlin) untersucht und digital verfügbar gemacht. Seit kurzem faszinieren ihn besonders die französischen Handschriften Alexander von Humboldts. Er ist Vater von drei Kindern.